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Regardez votre ordinateur : Windows ou mac OS ? Voilà ce que 99 % du monde utilise. Mais à Shenzhen, c’est une autre histoire. Huawei vient de lancer de nouveaux PC ( personnal computer ) sans la moindre trace de Microsoft et ce n’est pas passé inaperçu. Ces machines tournent sous Harmony OS Next, un système entièrement développé en interne. Pas de Windows, pas d’environnement Android, aucun service Google. Un code 100 % chinois. Ce n’est ni un gadget technologique, ni une alternative marginale. C’est une décision stratégique. Une nécessité
Après des années de sanctions américaines, Huawei a tiré une leçon cruciale : dépendre des technologies occidentales est devenu un risque. Mais ce qui surprend réellement, c’est que Harmony OS Next n’est plus un simple projet open source bricolé en arrière-plan. C’est désormais un système complet, fonctionnel, et déjà commercialisé.
Alors si Huawei n’a plus besoin de Windows, que signifie cela pour la domination de Microsoft en Chine un marché de plus de 400 millions d’utilisateurs ? Et surtout, si ce n’était que le début ? Selon les données d’IDC China, la part de marché de Microsoft sur les PC chinois est passée de 82 % en 2020 à 72 % début 2024. Une chute attribuée aux directives étatiques et à la montée des alternatives locales. Le lancement du MateBook XP Pro, le premier PC Huawei sous Harmony OS Next, n’est pas un simple test : c’est une offensive directe. Et même si Satya Nadella est resté silencieux, Microsoft a discrètement ouvert en janvier 2025 un centre de R&D à Pékin, visant à contrer ce que ses documents internes qualifient d’« érosion progressive de la domination des OS sur les marchés souverains ».
Mais la vraie question n’est pas pourquoi Huawei abandonne Windows. C’est : qui sera le prochain ?
HARMONY OS NEXT : UN OS SANS CODE AMERICAIN
À l’origine, Harmony OS n’était qu’un plan B lancé en 2019. Aujourd’hui, il est installé sur plus de 800 millions d’appareils, selon le rapport trimestriel de Huawei début 2025. D’abord réservé aux téléviseurs et objets connectés, il alimente désormais smartphones, tablettes, véhicules intelligents et, pour la première fois, des ordinateurs de bureau. Sa version PC, baptisée Harmony OS Next, repose sur une architecture à micro-noyau, sans aucune dépendance à Android ou Linux. C’est l’un des rares systèmes d’exploitation au monde développé sans une seule ligne de code américain.

En février 2025, Wang Chenglu, vice-président de Huawei, déclarait au Wall Street Journal que l’objectif n’était pas d’imiter, mais d’orchestrer. Construire un système unifié, où chaque appareil est le prolongement naturel d’un autre. Cette intégration verticale, soutenue par plus de 10 000 développeurs, marque un tournant stratégique. Huawei ne se contente plus de préserver sa souveraineté numérique : il entend contrôler tout un écosystème.
Mais Harmony OS Next est-il prêt à supporter des charges de travail professionnelles lourdes ? Ou est-ce encore un projet fermé, précipité dans sa mise en œuvre ? Ce n’est ni un clone, ni une déclinaison. C’est une plateforme repensée de fond en comble, optimisée pour les puces chinoises, les accélérateurs IA, et le traitement distribué. Contrairement à Windows, plombé par des décennies de rétrocompatibilité, ou à mac OS, basé sur un noyau Unix, Harmony OS repose sur un micro-noyau propriétaire développé par Huawei. Selon la société de cybersécurité Q360, il ne représente qu’un millième de la surface d’attaque d’un noyau monolithique classique – ce qui le rend, théoriquement, plus résistant aux failles de type 0day.
Mais ces affirmations restent difficiles à vérifier en l’absence d’audits indépendants. Les tests publiés en mars 2025 par le China Software Testing Center indiquent que le système démarre 32 % plus vite que Windows 11 à matériel équivalent, et consomme 29 % de mémoire en moins en multitâche. Toutefois, l’écosystème reste encore immature : seulement 4 200 applications natives sont disponibles, contre plus de 669 000 chez Microsoft.
Alors, est-ce un meilleur système ? Cela dépendra de la vitesse à laquelle Huawei comblera ce retard, sans s’appuyer sur un écosystème global qu’il ne contrôle plus. Les premières critiques des PC sous Harmony OS parlent d’une expérience à la fois fluide et… déroutante. Le correspondant de The Verge en Chine décrit un système « aussi fluide que du beurre, mais silencieux, comme un OS dans un univers parallèle ». Les tests de Technode relèvent un démarrage moyen en 8,7 secondes, avec des transitions d’applications à moins de 50 millisecondes de latence – surpassant les performances de machines Windows avec des puces Intel équivalentes.
Les applications intégrées, comme Huawei Docs ou Pedal Mail, sont fonctionnelles. Mais les testeurs notent de sérieuses incompatibilités avec les apps tierces : en mars 2025, ni Adobe, ni Zoom, ni même WeChat for Business ne proposaient de version native. Huawei promet des adaptations d’ici fin 2025, sans calendrier détaillé. L’AppGallery n’offre que 6 % des 1 000 apps de bureau les plus utilisées au monde. Ce manque se fait durement sentir, notamment dans les domaines de l’éducation ou du design.
Pour les utilisateurs chinois déjà immergés dans l’écosystème Huawei, l’expérience est fluide. Pour les autres, c’est comme entrer dans une salle blanche, sans porte de sortie.
Et pourtant, Huawei avance. Sa division HiSilicon fabrique désormais des puces maison malgré les embargos américains. La puce Kirin 96C, gravée en 7nm via DUV chez Smithix, alimente les derniers PC Harmony OS. Elle monte jusqu’à 16 cœurs à 3,1 GHz. Selon Tech Insights, les puces Ascend 910B de Huawei équipent plus de 1 300 centres de données en Chine. Elles offrent 93 % des performances des Nvidia A100, au prix d’une consommation plus élevée.
En février, le ministère chinois de l’industrie indiquait que les charges IA sur puces nationales avaient bondi de 211 % en un an. Un signe fort : la Chine mise tout sur l’autonomie.
Mais tout n’est pas gagné. Chris Miller, auteur de Chip War, admet les avancées, mais souligne qu’elles ne sont pas encore industrialisables à grande échelle. Les outils équivalents à CUDA ou ROCm font défaut. La question n’est pas seulement de faire tourner Harmony OS, mais de savoir si ces puces peuvent supporter des charges professionnelles mondiales.
Mais le véritable atout de Huawei, c’est le contrôle total de son écosystème. Harmony OS est un OS distribué : chaque appareil peut partager en temps réel ses ressources CPU, mémoire ou E/S avec un autre. Un fichier peut être glissé d’un téléphone vers un PC, édité sur une tablette, puis imprimé via un frigo connecté. Le tout sans cloud. En février 2025, Huawei comptabilisait plus de 230 millions d’appareils interconnectés via son interface Super Device.
Selon le South China Morning Post, le transfert d’un fichier de 2 Go entre téléphone et PC ne prend que 2,7 secondes via le protocole réseau local de Huawei. Soit quatre fois plus rapide qu’AirDrop. Ce n’est pas théorique. Les administrations du Guangdong et les banques d’État du Hubei ont déjà basculé sous Harmony OS.
Mais cette efficacité a un coût : un enfermement total. Sans matériel Huawei, plus rien ne fonctionne. La vraie question : qui est prêt à s’enchaîner à chaque maillon de cette chaîne ?
Le lancement de Harmony OS est la manœuvre la plus audacieuse de Huawei depuis son placement sur la liste noire américaine en 2019. À l’époque, sa part de marché des smartphones s’était effondrée, de 20 % à moins de 4 % au second trimestre 2021 (Canalys). Aujourd’hui, avec 800 millions d’appareils Harmony OS en circulation et des PC livrés sans logiciel occidental, Huawei ne cherche plus à redevenir un géant mondial.
Il veut devenir le socle de l’autonomie numérique chinoise. En janvier 2025, Bloomberg révélait que Huawei avait alloué 4,3 milliards de dollars à la R&D de ses divisions systèmes d’exploitation et semi-conducteurs. Soit plus du double du budget combiné de Xiaomi et Oppo dans le logiciel.
L’État chinois accompagne cette montée en puissance. Sept provinces ont reçu des directives incitant les institutions publiques à préférer Harmony OS à Windows dès le T3 2025. Mais pour Brian Ma d’IDC, le succès dépendra de la capacité de Huawei à restaurer la confiance dans ses chaînes d’approvisionnement, sans Google, Intel ni TSMC.
En clair, Huawei ne revient pas sur la scène mondiale. Il en construit une nouvelle, séparée.
Comment réagissent les géants occidentaux ? Officiellement, silence. En coulisses, l’alerte est donnée. Des documents internes de Microsoft, révélés par The Information, identifient Harmony OS comme une menace sérieuse pour ses parts de marché en Asie, notamment dans le secteur public.
Microsoft développe actuellement des couches de compatibilité Azure localisées pour sa clientèle chinoise. Nvidia, bien que frappée par l’interdiction d’export vers Huawei, a confirmé surveiller de près les écosystèmes IA souverains asiatiques. Un euphémisme. Il s’agit de Harmony OS et du framework PaddlePaddle de Baidu.
Selon Reuters, au moins trois éditeurs du Fortune 500 ont gelé les mises à jour de leurs applications en Chine, le temps d’évaluer leur future compatibilité avec Harmony OS.
Officiellement, ces entreprises restent prudentes. En interne, le ton change. Un cadre d’AWS l’a résumé ainsi dans le Wall Street Journal :« Nous avons sous-estimé à quelle vitesse la Chine construisait un écosystème que nous ne contrôlons pas. »
Harmony OS ne cherche pas à survivre sans les applications mondiales. Il veut les rendre inutiles dans la sphère technologique chinoise. Et si cela fonctionne à l’échelle nationale, rien n’empêchera Pékin d’en faire un modèle exportable vers d’autres États sous sanction, ou séduits par son approche de la souveraineté numérique
Par César S.







































































