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A Bruxelles, derrière les façades vitrées du quartier européen, les décisions se prennent loin des chantiers et des antennes-relais. Pourtant, le 20 janvier 2026 marque un tournant pour l’infrastructure numérique du continent : l’Union européenne a rendu juridiquement contraignante sa « boîte à outils » 5G. Les États membres disposent désormais de trente-six mois pour retirer des cœurs de réseau tout matériel issu de fournisseurs jugés « à haut risque ».
Dans le viseur figurent deux groupes chinois implantés en Europe depuis plus de vingt ans : Huawei et ZTE. Leurs équipements représentent une part importante des antennes et infrastructures de nombreux réseaux mobiles, constituant parfois l’ossature des systèmes existants. Par cette décision, Bruxelles affirme que la 5G dépasse la seule performance technologique pour devenir un enjeu de souveraineté stratégique.
Depuis 2020, Bruxelles considère la 5G comme une infrastructure critique. Les réseaux mobiles de nouvelle génération irriguent l’énergie, les transports, les hôpitaux, la finance, l’industrie automatisée. Demain, une panne ne signifiera pas seulement des appels interrompus, mais des chaînes logistiques bloquées ou des systèmes médicaux ralentis.

Dans cette grille d’analyse, les autorités européennes ont classé certains fournisseurs comme « à haut risque », en invoquant notamment les cadres juridiques nationaux susceptibles d’imposer une coopération avec les autorités de leur pays d’origine. Sans jamais verser dans l’accusation frontale, l’argument est clair : la dépendance technologique peut devenir vulnérabilité géopolitique.
L’Allemagne a été la première grande économie à franchir le Rubicon. En 2023, Berlin a officiellement désigné Huawei et ZTE comme fournisseurs à risque. Un an plus tard, le gouvernement a lancé un plan de retrait progressif des équipements des cœurs 5G, avec un un objectif de bouter hors de l’UE les deux géants chinois de la 5G complète à la fin de 2026.
La France, elle, avait anticipé le mouvement dès 2019, via une loi encadrant strictement l’autorisation des équipements 5G. Sans interdiction formelle, mais avec un signal suffisamment clair pour orienter les opérateurs vers d’autres partenaires.
La nouveauté de 2026, toutefois, change tout. Ce qui relevait d’une appréciation nationale devient une ligne commune. La Commission peut désormais ouvrir des procédures de conformité contre les États qui tarderaient à appliquer le retrait. L’intégration européenne passe par les câbles et les serveurs.
UN CONTINENT FACE À LA FACTURE
Sur le papier, la stratégie est cohérente : réduire les dépendances, renforcer la sécurité, soutenir les champions européens comme Ericsson et Nokia. Dans les salles de conseil d’administration, la réalité est plus rugueuse.
A Chypre, la 5G couvre déjà l’ensemble du territoire, grâce en grande partie à des équipements chinois. Pour Nicosie, remplacer ces installations revient à démonter un réseau quasi neuf. Les opérateurs redoutent des interruptions de service, des ralentissements et des coûts difficilement absorbables pour un marché de moins d’un million d’habitants.
La situation n’est guère plus simple en Autriche, en Bulgarie ou en Hongrie, où la part d’équipements chinois dépasse parfois 60 %. Pour ces États, l’injonction européenne signifie rouvrir des chantiers à peine refermés, renégocier des contrats, absorber des surcoûts considérables.
Budapest a déjà laissé entendre qu’elle ne sacrifierait pas ses intérêts économiques sans garanties solides. Madrid, de son côté, souligne qu’aucun incident majeur de sécurité n’a été officiellement constaté sur ses réseaux.
L’exemple britannique sert d’avertissement. Lorsque le Royaume-Uni a décidé d’exclure Huawei de ses réseaux 5G, les autorités ont évalué le coût du retrait à environ 700 millions d’euros pour la seule reconstruction visible, sans compter les retards. Les opérateurs ont évoqué un casse-tête logistique et un déploiement repoussé de plusieurs années.
En Allemagne, certaines estimations évoquent une facture pouvant atteindre plusieurs milliards d’euros. Au-delà des chiffres, c’est un arbitrage politique : qui paiera les opérateurs, déjà engagés dans une compétition tarifaire féroce , Les États, sous contrainte budgétaire,
Ou les consommateurs, via des abonnements plus chers ?

LE PRIX DE L’AUTONOMIE
Les équipements Huawei ont longtemps séduit pour leur compétitivité. Moins chers, rapides à installer, techniquement performants, ils ont permis une couverture accélérée du territoire européen. Les remplacer implique, selon plusieurs analyses sectorielles, un renchérissement significatif des coûts de déploiement.
Ce différentiel ne se limite pas aux comptes d’exploitation. Il peut ralentir l’innovation, différer l’extension de la 5G dans les zones rurales, retarder l’adoption industrielle de technologies connectées.
Pendant que l’Europe se réorganise, Huawei et ZTE redéploient leur stratégie vers l’Afrique, le Moyen-Orient ou l’Asie centrale. Là-bas, ils proposent des solutions intégrées, financements inclus, et consolident des partenariats à long terme. L’exclusion européenne ne signe pas leur déclin, mais redessine la carte des influences.
Pour Bruxelles, le calcul est assumé. Mieux vaut un choc économique immédiat qu’une dépendance structurelle à long terme. La souveraineté technologique a un prix, et il se mesure en milliards, en délais, en tensions diplomatiques.
Reste l’inconnue politique. L’Union européenne peut-elle maintenir l’unité des Vingt-Sept face à une décision qui touche au cœur des infrastructures nationales ? L’histoire récente montre que la solidarité européenne se heurte vite aux réalités budgétaires et aux intérêts industriels.
La bataille de la 5G dépasse les antennes. Elle interroge la capacité du continent à définir ses priorités dans un monde fragmenté, où la technologie est devenue un instrument de puissance. Entre dépendance maîtrisée et autonomie coûteuse, Bruxelles a tranché.
Reste à savoir si, au terme des trente-six mois, l’Europe aura consolidé sa souveraineté ou simplement payé le prix fort d’une indépendance encore fragile.
Par Cesar S.










































































